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Une conversation avec le sculpteur Tony Cragg à propos de ses œuvres et de l'exposition à Darmstadt
Du 26 avril au 26 octobre 2025, l'artiste exposera ses œuvres uniques au Jardin de sculptures de Darmstadt, qui jouent avec la matière et la forme d'une manière fascinante.
Darmstadt, le 25 avril 2025. Le sculpteur britannique Tony Cragg est une figure majeure de la sculpture contemporaine. Depuis les années 1970, son œuvre explore l'interaction entre forme, matière et espace, souvent avec une esthétique quasi organique. Ses sculptures ornent musées, parcs et espaces publics du monde entier. Elles sont actuellement exposées dans le jardin de sculptures de la Tour d'Espagne à Darmstadt. Nous l'avons rencontré pour parler de sa démarche artistique, du pouvoir de la forme et du rôle de la matière dans sa création.

Ses sculptures évoquent souvent des organismes vivants se déployant dans l'espace. D'où lui vient ce langage formel ? Existe-t-il une source d'inspiration consciente, ou les formes se développent-elles intuitivement au cours du processus créatif ?
Ce qui m'intéresse dans la sculpture, c'est qu'elle permet une relation unique avec la matière, une relation qui n'a rien à voir avec l'usage pratique. Dans notre vie quotidienne, nous utilisons les matériaux presque exclusivement à des fins fonctionnelles, mais la sculpture leur offre un espace où ils peuvent se déployer librement, sans but ni utilité.
Je ne reproduis pas l'existant. Ce qui m'intéresse, c'est plutôt : qu'est-ce que la matière peut exprimer d'autre ? Quelles idées et émotions peut-elle susciter ? Je souhaite que, lorsqu'on regarde mes sculptures, on prenne conscience du rôle que joue la matière dans nos vies, de la façon dont elle façonne notre environnement et notre pensée.
Nous avons tendance à distinguer la forme organique – ce qui paraît vibrant, émotionnel et irrégulier – de l'ordre géométrique – ce qui semble technique, rationnel et contrôlé. Mais en réalité, ces niveaux n'existent pas séparément. Même les structures organiques sont fondamentalement composées d'unités géométriques : molécules, cellules, motifs. Ce lien entre structure et sensation m'intéresse.
Dans notre monde industriel, les formes simples et efficaces prédominent souvent : lignes droites, surfaces lisses, angles droits. Cela a conduit à un certain appauvrissement des formes. La diversité que l'on trouve dans la nature se perd dans ce processus. La sculpture offre un contrepoint intéressant : c’est l’une des rares formes d’interaction humaine avec la matière qui ne poursuit aucun but extérieur. Elle naît de l’absence de but, et c’est précisément de là que jaillit sa liberté.
Je ne sais jamais d’emblée à quoi ressemblera une sculpture. C’est toujours un processus ouvert. Je ne travaille pas comme un designer avec un concept précis, mais je me laisse guider par la matière et son évolution. Souvent, je suis surpris par ce qui en émerge. C’est précisément ce qui la rend si passionnante à mes yeux.
Dans votre exposition actuelle à Darmstadt, vous présentez des œuvres dans un jardin de sculptures. Quel rôle joue l'espace d'exposition dans votre travail ? Vos sculptures interagissent-elles avec leur environnement, ou est-ce l'environnement qui doit s'adapter à elles ?
Le terme « parc de sculptures » est en réalité trompeur dans ce cas précis. Bien qu'il s'agisse d'un parc, la nature n'y est pas intacte. L'environnement lui-même a été façonné par l'homme : les plantes, les couleurs et les allées – tout a été sélectionné, agencé et composé. Il me semble donc logique que les sculptures y trouvent également leur place, comme une autre « espèce » parmi les nombreux éléments créés par l'homme.
Pour l'exposition de Darmstadt, j'ai réfléchi à la manière dont on se déplace dans l'espace. Je souhaitais créer une séquence, un parcours menant d'une sculpture à l'autre – chaque sculpture se tenant seule, tout en invitant visuellement à la suivante. Il s'agit de confrontation et d'expérience directe de la forme dans l'espace.
Pour moi, le parc est avant tout un espace, un lieu où mes œuvres sont installées. Je ne le perçois pas comme un partenaire avec lequel j'engage un dialogue direct. J'aborde ma relation à la nature de manière plus conceptuelle dans mon atelier – et non dans le contexte d'une exposition en plein air.

Leurs matériaux vont du bronze et du bois au plastique. Comment choisissez-vous le matériau le plus adapté à une sculpture ? Le matériau dicte-t-il parfois la forme, ou inversement ?
En sculpture, le choix du matériau n'est pas une simple décision technique ; il est essentiel à ce que l'œuvre exprime. L'évolution de la sculpture montre que jusqu'à la fin du XIXe siècle, les artistes travaillaient presque exclusivement avec des matériaux comme le bronze, le marbre ou le bois, et principalement sous des formes figuratives.
Mais depuis Duchamp au plus tard, il est devenu évident que tous les matériaux, toutes les formes et toutes les couleurs ont un effet, intellectuel ou émotionnel. Nous vivons dans un monde où les impressions matérielles nous entourent constamment. Le célèbre urinoir de Duchamp était non seulement une provocation, mais aussi un acte libérateur : il a montré que même les objets du quotidien peuvent acquérir une signification artistique.
Depuis, la sculpture s'est muée en une étude de l'univers des matériaux. Aujourd'hui, les artistes travaillent avec tout, du chocolat à l'ADN en passant par la viande. Personnellement, la simple découverte d'un nouveau matériau ne m'intéresse plus. C'est un phénomène déjà largement exploité.
La question essentielle est : quel est l'effet d'un matériau particulier, et comment puis-je l'utiliser pour créer une forme qui renforce ou interroge cet effet ? Bien sûr, le lieu joue également un rôle. Dans les espaces extérieurs, par exemple, je privilégie les matériaux durables : bronze, acier, certains plastiques.
Mais chaque matériau possède son propre langage. L’acier symbolise la force, la stabilité – son nom même l’indique. Le bronze, quant à lui, est un alliage ancien à bas point de fusion – idéal pour le moulage de formes délicates et complexes. Et le verre ? C’est un univers à part entière : lorsque je travaille avec des verriers, le matériau révèle souvent sa propre géométrie – gouttes, filaments, structures naturelles.
C’est précisément ce qui m’intéresse : l’interaction entre l’idée et les propriétés intrinsèques du matériau. Parfois, la forme dicte la direction – mais très souvent, elle émerge d’un dialogue avec le matériau lui-même.
Vous explorez depuis des décennies les relations entre matière et forme, entre nature et culture. Votre point de vue sur ces sujets a-t-il évolué au fil des ans ?
Ma perspective sur la relation entre matière et forme a évolué au fil des ans, non pas par rupture brutale, mais par un développement progressif. Lorsque j'ai commencé à sculpter en 1969, je n'avais aucune idée précise de ce qu'était la sculpture. J'étais simplement fasciné par l'effet des formes et désireux d'expérimenter de nouveaux matériaux.
À cette époque, je travaillais avec des matières plastiques encore largement méconnues dans le monde de l'art. Je collectionnais des objets industriels aux géométries simples et aux palettes de couleurs restreintes – tout semblait provenir d'une source unique. Cela m'a amené à me demander : que nous disent ces objets uniformes produits en masse sur notre monde ?
J'ai commencé à les trier, à les empiler, à combiner les couleurs – et j'ai développé un besoin croissant de créer mes propres formes complexes. Non pas comme des représentations, mais comme des entités indépendantes. C'est ainsi, par exemple, qu'est née l'idée de recréer l'ombre d'un récipient – quelque chose d'intangible et pourtant de visible.
série « Premières Formes » a finalement été inspirée par des sites fossilifères où de nombreuses espèces animales disparues ont été découvertes simultanément – une métaphore de l'immense diversité des formes qui ont existé ou pourraient exister.
Plus tard, je me suis de plus en plus intéressé à l'interaction entre structure géométrique et forme organique. Cette évolution ne s'est jamais faite brutalement, mais plutôt par étapes logiques et successives.
Malgré tous ces changements, une chose est restée constante : mon émerveillement face au monde matériel – à ses propriétés chimiques, physiques et formelles. Cette fascination m'accompagne depuis plus de cinquante ans et demeure aussi vive qu'au premier jour.

Lorsque vous abordez une nouvelle sculpture : le processus commence-t-il dans votre esprit, sur papier, ou directement avec le matériau que vous avez en main ?
Pour moi, une nouvelle sculpture ne naît pas d'une révélation soudaine ni d'une inspiration classique – un terme que je n'ai jamais vraiment saisi. Au contraire, une nouvelle œuvre découle presque toujours de la précédente. Lorsqu'on travaille sur une sculpture, on prend une multitude de décisions, certaines mineures, d'autres cruciales – comme celle de savoir si une forme aura trois ou quatre pieds.
Une fois l'œuvre terminée, il en reste comme une trace du cheminement. On commence à se dire : si j'avais fait un autre choix à un moment donné, quelque chose de totalement différent aurait émergé – avec une autre forme, une autre signification, une autre qualité émotionnelle. Et cette simple pensée donne naissance à la sculpture suivante.
On a envie de voir ce qui se passe lorsqu'on emprunte une autre voie. Et même alors, on découvre quelque chose de nouveau, d'imprévu. On se retrouve dans un endroit qu'on n'aurait pas pu prévoir. Ce qui est merveilleux, c'est qu'il reste encore tant à découvrir dans le monde – et dans l'art. J'ai le sentiment que tout ne fait que commencer.